Lutte acharnée contre les mauvaises herbes

Lutte acharnée contre les mauvaises herbes

Plutôt anodines dans les plates-bandes des jardiniers amateurs, les mauvaises herbes sont une véritable plaie pour les paysans de montagne.

Les mauvaises herbes, plutôt anodines dans les plates-bandes des jardiniers amateurs, sont une véritable plaie pour les paysans de montagne. Des plantes comme les renoncules rampantes ou le rumex à feuilles obtuses ont envahi en maints endroits des pâturages entiers d’alpage, si bien qu’il reste de moins en moins d’herbe nutritive pour les vaches. Dans le Meiental uranais et à Braunwald dans le canton de Glaris, diverses méthodes sont testées pour éliminer ce fléau à la racine.

Un tapis de fleurs d’un jaune lumineux recouvre en été les prairies de l’alpage Hinterfeld dans le Meiental. Les randonneurs en sont ravis, mais c’est une plaie pour la coopérative d’alpage, car les renoncules, à l’origine de cette magnificence, sont toxiques. Comme les vaches ne les mangent pas, elles peuvent se répandre à loisir au détriment d’autres plantes. «Plus les renoncules supplantent le trèfle et autres herbes, plus la valeur du fourrage diminue dans les pâturages, et à la longue cela dégrade la qualité du laitd’alpage et du fromage», explique Helen Willems du bureau de conseil Alpe. La coopérative d’alpage du Meiental s’est adressée à la biologiste agricole pour analyser la situation sur l’alpage d’Hinterfeld. «Les renoncules sont un véritable problème pour nous», explique Adrian Arnold de la coopérative d’alpage. «Nous espérons trouver avec le bureau Alpe une solution pour éradiquer ces mauvaises herbes. D’autres alpages bénéficieront de ces tests car les renonculacées sont un problème en maints endroits.

Les causes de cette prolifération des renonculacées sont aujourd’hui évidentes. Les mauvaises herbes profitent del’évolution des méthodes d’exploitation. «Par le passé, on entretenait davantage les prairies en arrachant à la main, suffisamment tôt, les plantes indésirables. Or aujourd’hui, on n’a plus le temps pour ces tâches-là», commente Arnold. De plus, après avoir trait leurs vaches, les paysans s’emploient à récolter le lisier pour le répandre ensuite sur les prés, à Hinterfeld comme sur beaucoup d’autres alpages. Cela pose problème lorsque le lisier n’est pas bien réparti et se concentre sur quelques endroits seulement. «Cette façon de faire est né faste pour les prairies d’alpage à la flore diversifiée, plus maigres de nature et habituées à des terrains pauvres en substances nutritives», explique H.Willems. Par contre le lisier est un engrais idéal pour les renonculacées et autres mauvaises herbes. La solution serait donc peut-être de répandre plutôt le fumier. «Contrairement au lisier qui s’infiltre immédiatement dans le sol, le fumier prend plus de temps pour se désagréger et nourrir les plantes», déclare la biologiste. La coopérative d’alpage a acheté une bossette qui lui permet de déverser le lisier ailleurs que sur les prairies à forte concentration de renonculacées.

Le projet en bref

  • Coopérative alpine Hinterfeld
  • Essai de différentes méthodes de traitement contre les mauvaises herbes
  • Meiental/UR et Braunwald/GL

Diverses méthodes testées

Depuis cinq étés, H. Willems et son équipe, mandatés par la coopérative d’alpage, et avec le soutien financier de l’Aide Suisse aux Montagnards, font des investigations sur l’alpage de Hinterfeld. «En 2016, nous avons évalué la situation. Puis les trois étés suivants nous avons réalisé des études in situ en testant diverses méthodes de traitement», commente H. Willems. L’une des mesures testées pour lutter contre les renonculacées a été d’acidifier les prairies. Le calcaire augmente la valeur pH du sol et cela ne plaît pas aux renonculacées, qui contrairement aux autres herbes apprécient les milieux acides. Pour tester les diverses méthodes pour combattre les renonculacées, les scientifiques ont circonscrit les champs en quatre endroits différents. Chacun de ces champs était composé de six parcelles qui ont subi des traitements différents. Sur l’une d’elles un herbicide a été versé à des fins de comparaison. Les herbicides sont cependant à éviter sur les alpages car les régions d’alpage sont un précieux réservoir d’eau de source qu’il ne faut pas polluer inutilement. Pour nous, il s’agissait avant tout detester si les alternatives écologiques peuvent déployer des effets positifs et dans quelle mesure, explique H. Willems.

Le survol de la région avec un drone pour photographier la zone a été l’un des points forts de l’expérimentation. La taille de la surface jaune permet d’estimer l’étendue des renonculacées. Cependant, comme d’autres plantes des Alpes sont aussi jaunes, Helen Willems a dû examiner à la loupe les champs investigués et corriger les données des prises de vues aériennes. «L’année prochaine, nous ne traiterons plus les renoncules mais ferons une ultime prise de vue de la végétation», explique-t-elle. Le comparatif avec les données de 2016 révélera les méthodes qui se sont avérées les plus efficaces. Actuellement, il est difficile de faire des pronostics. Il nous faut donc avoir encore un peu de patience.»

L’eau bouillante permet d’éliminer le rumex

Balz et Esther Schuler ont décidé de réagir. Ce ne sont pas les renoncules mais les rumex, appelées aussi «patiences», qui compliquent la vie de ces paysans de montagne. Les pâturages sur lesquels paissent leurs vaches sont envahis de rumex, des plantes dont les racines peuvent avoir jusqu’à deux mètres. Comme c’est le cas pour les renoncules, les vaches ne mangent pas cette mauvaise herbe qui supplante les herbes nourrissantes. «A la recherche d’une méthode écologique pour combattre cette plaie, j’ai découvert une machine qui envoie de l’eau bouillante à haute pression sur les racines du rumex», commente Balz Schuler en nous démontrant le processus. A l’instar des nettoyeurs à haute pression, l’eau est pulvérisée vers le sol. La chaudière qui amène l’eau à ébullition est très bruyante. Quelques secondes plus tard, le nuage de vapeur disparaît et Balz traite la prochaine touffe de rumex, quelques pas plus loin. «L’eau bouillante détruit les racines du rumex, on peut donc l’arracher ensuite facilement», explique Balz. Ce sont ses enfants qui lui donnent un coup de main pour le sarclage. «Regarde Papa, cette racine est presque aussi grande que moi» s’écrie Corsin, son fiston de 10 ans.

Bien que la machine rende l’élimination du rumex plus facile et rapide, ce paysan bio y voit aussi des désavantages. «Cette procédure affecte d’autres racines de plantes et organismes qui vivent dans les sols, mais les dommages collatéraux sont limités au plan local et ne touchent pas des surfaces entières comme c’est le cas lorsque l’on fait appel à des méthodes chimiques.» Par ailleurs la machine est relativement onéreuse. Pour son acquisition, les Schuler ont été subventionnés par l’Aide Suisse aux Montagnards. Nous mettons la machine à disposition d’autres paysans de Braunwald. Elle ne sert pasuniquement à lutter contre les mauvaises herbes, mais également pour nettoyer à haute pression le sol des étables.

Les alpagistes uranais, tout comme la famille Schuler, ont abandonné l’illusion que les renoncules et le rumex disparaissent complètement des champs. Un dicton populaire le dit bien: «La mauvaise herbe jamais ne meurt». Mais si le nouveau processus peut les aider un peu, c’est toujours ça de gagné.

Texte et images: Isabel Plana

Paru en août 2019